2, rue Bénit

Historique

  • Edifice      antérieur

A partir de 1866, l’immeuble est occupé par le marchand Jules Génin, dont le rez-de-chaussée abrite le magasin. Il y réside jusqu’en 1895 puis s’installe 1 rue des Goncourt. Son logement resté alors vacant est mis à la disposition de deux de ses employés. En 1900, Jules Genin dépose une demande d’autorisation de travaux auprès du service de la voirie de Nancy pour reconstruire l’immeuble. Celle-ci, publiée le 27 mai 1900 dans L’Immeuble et la construction dans l’Est, précise que l’architecte Gutton devra établir un bow-window sur l’angle.

  • Contexte      historique: Nancy, à cause de l’annexion de l’Alsace et de la Moselle à l’Empire Germanique, devient la capitale de la Lorraine. Nancy connaît alors un profond développement culturel et économique.
  • Différentes      campagnes de construction

Henri Gutton, ancien élève de Polytechnique et de l’école des Beaux-Arts de Paris s’installe à Nacy en 1876. Il devient président honoraire de la Société Industrielle de l’Est et il créé la Société des architectes de l’Est de la France. C’est grâce à lui que la Moselle et les Vosges se dotent de chemins de fer. C’est le premier et le dernier architecte à construire à Nancy un bâtiment à structure métallique apparente. Intéressé non seulement par l’architecture mais aussi par les questions d’urbanisme, il participe à l’élaboration du concept du Parc de Saurupt, ainsi qu’à sa construction, aux côtés de Joseph Hornecker.

Dans la construction de l’immeuble de Jules Génin figure aussi son neveu, Henry Gutton, ancien élève de l’école des Beaux-arts de paris. Il reçoit une médaille d’or à l’Exposition Universelle de 1900. De même que son oncle, il participe au projet du Parc de Saurupt. Le Grand Bazar de Paris figure parmi ses chefs-d’œuvre, réalisé en 1906, inspiré par la Maison de Peuple de Victor Horta.

On ignore les responsabilités de chacun, mais on peut attribuer la structure à l’ingénieur et le parti décoratif à l’architecte. Depuis 1876 en effet, Henri Gutton déploie une activité d’ingénieur intense et diversifiée qui le conduit à travailler dans les trois départements restés lorrains, tant à des travaux d’électrification qu’a l’installation de tramways à Gérardmer et dans la banlieue nancéenne.

  • Histoire      de l’œuvre après sa construction

En 1902, 4 mois après l’achèvement des travaux les combles et l’oriel sont détruits par un incendie. Il est ensuite reconstruit à l’identique par Jules Génin. Pendant 70 ans, le bâtiment conserve son activité de grainerie, avant d’accueillir une brasserie puis une banque. Menacé d’une destruction totale en 1976, cet édifice a été protégé au titre de Monument Historique puis restauré en 1979

 

 

Description

L’immeuble est situé à l’angle de la rue de la rue de Bénit et de Saint Jean, qui est l’axe commercial privilégié de Nancy. Il s’agit donc de l’espace restreint par les constructions antérieures. Cette contrainte oblige l’architecte d’adopter une structure métallique, qui permet de gagner de l’espace en hauteur.

L’ouvrage est constitué d’un seul bâtiment à pan coupé.

  • Le gros œuvre :

La structure en acier rivetée est fournie par l’entreprise de Fréderic Schertzer, ingénieur formé aux ateliers et école  mécanique de Graffenstaden (Bas-Rhin). Employé à Stuttgart puis à la maison de Berger – Levrault de Strasbourg où son père travaille il suit cette entreprise à Nancy après l’annexion et opte en 1872 pour la nationalité française. Collaborateur dans l’entreprise de Zimmermann en tant que constructeur mécanicien chef il prend vite la direction et installe ses ateliers quai René II. Il est élu conseiller municipal aux élections de 1896 il est reconnu pour ses compétences par l’ensemble de la profession : « Le mouvement qu’il poursuit par l’utilisation du fer et de l’acier dans la révolution de l’art de bâtir trouvera un élément d’application et de dévouement dans les entreprises municipales ».

Les murs sont constitués de briques creuses, invention de Paul Borie en 1875. La trop faible épaisseur des murs rendra l’immeuble impossible à chauffer.

La charpente des combles est construite en bois. L’utilisation du bois est un parfaite contradiction avec l’emploi de l’acier et en définitif cette maison est aussi combustible comme les autres. Ce qui provoque l’incendie de 1902. La couverture est constituée d’ardoise et de zinc.

  • Le second œuvre :

 Entre le premier et second étage on voit une frise en céramique, en motif des fleurs de pavots, réalisé par Alexandre Bigot, auteur des éléments décoratifs en céramiques pour Le Castel Béranger d’Hector Guimard et aussi pourla Villa Majorelle d’Henri Sauvage.

La porte d’entrée, aussi que les baies de l’oriel sont dotés des vitraux réalisés par Jacques Gruber, ancien élève de l’Ecole des BA de Nancy et de Paris. Il s’initie à partir de 1894 à l’art du verre dans le cadre des ateliers Daum à Nancy. En 1901 il fera partie du Comité Directeur de l’Ecole de Nancy. Il réalise des vitraux pour la Chambre de Commerce, la brasserie d’Excelsior, le Crédit Lyonnais aussi que les vitraux de la villa Majorelle.En plus de la structure métallique Fréderic Shertzer réalise également la ferronnerie du balcon de l’oriel et des grilles coulissantes qui protègent les vitrines du RDC.

L’immeuble est composé de 5 niveaux dont les deux premiers sont occupés par le magasin, le deuxième et le troisième niveau sont destinés aux logements et le cinquième niveau est occupé par les combles. L’accès au magasin qui occupe les deux premiers étages se fait par le pan coupé, l’accès aux trois étages d’habitation est rejeté en fond de parcelle sur la rue Bénit.

Ce bâtiment possède une travée rue Saint-Jean et trois travées rue Bénit. Les deux premiers niveaux sont équipés de vitrines, ce qui apporte beaucoup de lumière à l’intérieur du magasin et qui ne masque pas les marchandises exposées, concept novateur de la part d’Henri Gutton. Dès le début de la construction, la porte d’entrée est dotée d’une marquise de fer et de verre, disparue aujourd’hui.

Les fenêtres du deuxième et troisième étage sont de forme classique. Le toit est à longs pans brisés.

L’oriel s’appuie sur les poteaux corniers du premier étage. Il est constitué de cinq pans et se prolonge sur trois niveaux supérieurs et se termine par une toiture en forme de cloche, couronné d’une flèche sur plan rectangulaire, celui-ci était primitivement amorti d’épis de faîtage dont l’un portait une girouette « enguirlandée ».

Décoration : La fleur de pavot constitue le motif récurrent de la décoration. Elle symbolise l’activité de grainerie du propriétaire. On le voit dans le motif très stylisé et abstrait des grilles coulissantes du rez-de-chaussée, ainsi que dans la ferronnerie du balcon de l’oriel. La base de l’oriel en tôle de fer repercée est ornée de fleurs et de capsules de pavot somnifère, souligné par la peinture blanche. Une frise de céramique formée d’élément juxtaposé moulés reprenant le même décor couronne la base de l’oriel et se développe sur l’ensemble des façades

Pour l’ensemble des quatre verrières, Jules Génin fait une commande à Jacques Grüber. Située sur le pan coupé et dans l’oriel, elles sont exécutées par Charles Gauvillé, peintre verrier à Malzéville. Le thème du pavot est à nouveau présent dans la porte d’entrée du magasin mais c’est la glycine qui se développe dans les parties supérieures. Alors que la glycine est exécutée à la grisaille, les pavots sont gravés à l’acide fluorhydrique. Cette technique pratiquée à l’échelle industrielle par la Maison Daum où travaille alors Grüber est transposée ici avec bonheur, autorise une variation originale des nuances colorée que nul autre procédé ne permet. La morsure à l’acide préserve également la nervosité du graphisme qui garde sa vigueur et sa délicatesse. La mise en plomb souligne la composition sans alourdir la lecture. Grüber signe ici et pour la première fois une œuvre renouvellera la magie du vitrail.

Autrefois les murs du troisième et quatrième étage jusque sous les corbeaux étaient décorés de peinture au pochoir représentant le même motif de glycine. Aujourd’hui il n’est plus visible.

On a peu d’informations sur l’agencement intérieur du bâtiment. On sait seulement que les planchers étaient constitués d’hourdis incombustibles en stuc de plâtre réalisés par la Maison Kalis (qui ont permis d’arrêter l’incendie de 1902). Il existait également un escalier en équerre qui desservait les différents étages. Au troisième étage la salle à manger était sans doute prolongée par l’oriel et donnait sur la rue, comme par exemple les n° 71 et 69 rue Foch ou l’immeuble de Biet rue de la Commanderie.A l’étage supérieur, c’est sans doute la chambre à coucher qui donnait sur la rue par l’oriel. Chacune de ces pièces possédait probablement une cheminée qui a provoqué l’incendie.

 

Note de synthèse

Après sa construction, le bâtiment connaît beaucoup de critiques de la part des habitants de Nancy concernant son image extérieure très proche des constructions médiévales. Plus précisément, la présence de l’oriel, sa toiture en forme de cloche, une flèche, ce que les nancéens n’estimaient pas être novateur dans l’histoire de l’architecture.

Le choix des matériaux utilisés par Henri Gutton (brique creuse et alliance du fer et du bois) a été particulièrement critiqué. La brique creuse pour sa faible isolation thermique due à sa faible épaisseur et l’alliance du fer et du bois qui parait incohérente. En effet, la structure métallique a été choisie pour son incombustibilité, mais le fer s’allongeant et se tordant sous l’action de la chaleur offre encore un risque plus grand de ruine, d’autant plus que les combles demeurent en bois, alors que c’est à cet endroit que démarrent les incendies en général.

Cet immeuble occupe une place importante dans la carrière des deux Gutton, puisque le neveu réalisera par la suite le grand Bazar de paris qui possède une structure métallique couvert de verre. Sa carrière s’achève en 1906.

La carrière de Henri Gutton évoluera ensuite entre la décoration et l’industrialisation du bâtiment dont il fut un des pionniers. En collaboration avec Joseph Hornecker, il construira des maisons particulières.

 C’est le premier et dernier immeuble à Nancy à posséder une structure métallique apparente. Il reflète parfaitement les caractéristiques du style art nouveau en Europe : utilisation de nouveaux matériaux tels que l’acier, les décors en ferronnerie, céramique industrielle, le rattachement aux formes médiévales, les vitraux, tout en gardant l’identité architecturale nancéenne. Henri Gutton a proposé un nouveau concept de magasin où les objets exposés sont visibles de l’extérieur grâce à un rez-de-chaussée vitré. Ce concept sera repris par son neveu dans la réalisation du Grand Bazar en 1907, dont la construction est dirigée par Eugène Corbin.