La Banque du Crédit Lyonnais

L’historique:
Après l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine en 1870, les lorrains ressentent le besoin d’affirmer leurs particularités régionales. Pour cela, ils utilisent un nouveau courant artistique l’Art Nouveau, dont les chefs de files sont entre autres Emile Gallé, les frères Daum…l’Ecole de Nancy est ainsi créée, après l’engouement qu’a suscité l’exposition de 1900, à Paris. Nancy va devenir l’emblème de l’Art Nouveau en France et le nouveau centre économique de la Lorraine.
Nombreuses sont les œuvres qui témoignent de la créativité et de l’épanouissement économique de cette époque, l’artisanat et l’industrie sont florissants, le bâtiment abritant la banque du Crédit Lyonnais en est un bon exemple. Situé au 7 de la rue Saint Georges, cet édifice fut construit par l’architecte et ingénieur civil, Félicien César (1849-1930), spécialisé dans la construction d’usine dotée de structures métalliques. D’origine belge, il arrive à Nancy en 1875 et fut naturalisé en 1887. Ce détail est important étant donné que le Directeur de la succursale nancéenne du Crédit Lyonnais, Henry Germain souhaitait que les entrepreneurs et les artistes travaillant sur le bâtiment soient nancéens.
Ce dernier était un brillant banquier, en effet, Henri Germain (1824-1905) créa en 1863, la banque du Crédit Lyonnais et en 1865, la Société Foncière Lyonnaise.
La construction débuta en 1901, comme en témoigne la date gravée sur la façade. Ce bâtiment était la propriété de Madame Gardeil, la maîtresse d’œuvre, qui consentie à louer l’immeuble au Crédit Lyonnais, pour une durée de 24 ans. L’ancienne succursale du Crédit Lyonnais étant trop étroite. Le bâtiment connaitra des modifications dans son agencement afin de servir au mieux les besoins d’une banque.
La façade classique de l’édifice rappelle l’architecture du siège de la banque à Paris, sur le boulevard des Italiens. Elle est agrémentée de lions sculptés, symbolisant la sécurité.
La situation de cet édifice: au cœur de Nancy, à proximité du « Point Central », de la Mairie et de la Place Stanislas. C’est donc une implantation judicieuse pour une banque, dans un endroit très fréquenté. Une entrée est réservée au public, une autre au personnel.
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La répartition de l’espace:
Cet ensemble, se compose de deux bâtiments accolés ayant une disposition similaire, en effet, on retrouve dans les deux cas: deux étages et des combles. La différence majeure, étant que dans le premier bâtiment, les pièces s’articulent autour d’un hall disposant d’une verrière et dans le second, c’est autour d’une cour.
De plan rectangulaire, ce bâtiment a une profondeur de 45m pour une largeur de 12m.
La toiture de cet édifice culmine à 25m, elle est faite d’ardoise en façade, le reste de la couverture étant faite de verre et de zinc. Son côté abrupte peut surprendre. L’élévation est faite, pour ce qui est de la façade, en pierre de taille et elle est composée de deux travées : la plus imposante est en avant-corps par rapport à l’autre.
On accède au rez-de-chaussée grâce à une large baie cintrée, qui donne sur la salle des dépêches, avant de nous faire pénétrer dans le grand hall.
Deux étages de bureaux se succèdent, le premier étant éclairé par la lumière venant du hall, et le deuxième par la fenêtre se situant au-dessus de la baie. Le tout est surmonté d’un fronton et d’une corniche, ainsi que d‘une petite fenêtre, permettant l‘éclairage des combles, ce qui renforce l’aspect monumental de cette façade.
La deuxième travée bien plus sobre, est composée de trois ouvertures : la baie éclairait le bureau du directeur. 
La fenêtre géminée dotée d‘une balustrade, située à l’étage donnait sur des bureaux, tout comme la simple fenêtre du deuxième étage. Cette élévation se termine par une balustrade en marbre, ornée en son centre d’une lucarne qui éclaire les combles.
Le grand hall, destiné à l’accueil de la clientèle, fait 30m de long, il occupe la moitié de l’édifice.
On y trouvait, à l’origine 17 guichets, selon la volonté d’Henri Germain, qui souhaitait que ses employés soient en contact avec les clients. Cet espace était délimité par une barrière en bois qui a aujourd’hui disparue, mais la disposition a été conservée, bien qu’actualisée.
Du moyen appareil a été utilisé pour construire les murs, ainsi que du calcaire et de la fonte. La majeure partie du mobilier est en bois, aujourd’hui il ne subsiste qu’un seul comptoir à l’extrémité du hall.
Aux quatre extrémités on peut voir des lampadaires Art Nouveau avec des lignes courbes, et une ancienne boîte aux lettres subsiste dans le sas.

Le patrimoine Art Nouveau de cet édifice réside essentiellement, dans ce hall, en effet la verrière de 23m de long sur 8m de large est la composante la plus artistique. En raison de sa structure imposante, les bureaux  et salles des étages supérieurs ont dû être concentrés dans les extrémités du bâtiment.

Un escalier monumental donne accès aux sous-sols, c’est là que sont disposés les pièces de la banque, les dépôts des titres…, on y trouve également les coffres loués par la clientèle. Le sol de la salle des coffres était pavé de verre pour rendre la pièce plus lumineuse, mais aujourd’hui il n‘est plus visible.

Un autre escalier situé au fond du bâtiment, permet d’accéder au premier étage où se trouve les sanitaires et les vestiaires du personnel.
Au deuxième étage se trouvait une salle de conférence et en face, de l’autre extrémité de la verrière, se trouvait un cabinet médical et une salle des archives.
A droite du hall, se trouve un agrandissement qui donnait sur la rue Saint Georges, avec des garages, où une cuve de mazout est enterrée et la salle de dépôt des archives, on pouvait de là accéder au secrétariat qui donnait sur le hall.
A l’extrémité du hall, se trouve une autre série de bureaux, ainsi qu’un autre bâtiment à deux étages qui abritait des bureaux et les différents services de la banque. Le tout s’organisant autour d’une cour vitrée qui constitue un nouveau puits de lumière.

La structure de l‘édifice:
Le gros œuvre a été réalisé par les entrepreneurs de l’entreprise France-Lanord et Bichaton, du calcaire, de la pierre de taille, du moyen appareil, ainsi que de la fonte ont été utilisés. Ils ont aussi réalisé le sol en béton armé du rez-de-chaussée.
La verrière est la réalisation la plus importante de l’Ecole de Nancy, elle a été conçue par Jacques Gruber en 1901, et réalisé par le maître verrier Charles Gauville, assisté de son atelier à Malzéville. Jacques Gruber a fait ses études à l’Ecole des Beaux Arts de Nancy et a travaillé chez Daum où il a apprit le travail du verre, il collaborera sur de nombreux chantiers, comme ceux des verreries de la Brasserie Excelsior et de la Chambre des Commerces.
Gruber et Gauville ont souvent collaboré, en attendant que Gruber ait son propre atelier. La verrière s’étend sur 250m² et est composée de 264 panneaux soutenus par une charpente en acier et protégée par une trame métallique, ce qui laisse passer la lumière provenant des combles vitrées. Ses dimensions sont impressionnantes: 21,36m de long pour 8,22m de large.
La structure métallique des combles rappelle la spécialité initiale de Félicien César qui est la construction d’usines métalliques.
A l’époque, on parlait d’une atmosphère « d’aquarium », pour qualifier l’ambiance du hall. Certains éléments de la charpente, les principaux, sont en bois pour parer à tout problème de dilatation, des bâches étaient déployées pour éviter l’effet de serre. La verrière est protégée par une couverture de zinc. Le verre utilisé est un verre transparent, double a plusieurs couches, on peut distinguer différents émaux et des dégradés de verres colorés pour rendre la verrière plus lumineuse et animée. Les couleurs dominantes étant le violet, le turquoise et le parme clair. Le décor est le résultat d’une gravure à l’acide, il se compose de motifs géométriques et végétales représentant des clématites dont les tiges s’entrelacent autour d’une armature, en formant des berceaux. De l’émail sur le verre, ainsi que du plomb sont utilisés pour relier les différentes parties du vitrail. L’ensemble est aérien et les dessins linéaires.

On retrouve, ici quelques éléments caractéristiques de l’Art Nouveau, comme le travail des tiges et l’adoucissement des angles de la verrière par des courbes.
Au centre de la verrière, on peut voir un monogramme portant les initiales du Crédit Lyonnais :

L’œuvre de Gruber et Gauville a été restauré en 1920, par Gruber lui-même. La date a été modifié lors de ces travaux, avant, sous la signature du maître-verrier, on pouvait lire 1901.
Suite à une menace de destruction, elle sera remise en état par l’Atelier 54 de Saint Nicolas de Port, dans les années 1980-1981.
Des travaux d’agrandissement seront réalisés par André César, le fils de Félicien César, en 1929, puis en 1945. Cet architecte ayant participé au premier chantier, sait travailler dans la continuité et le respect de l’œuvre de son père. En 1973, l’édifice est réaménagé par Roger Lauraise et Philippe Royer, afin de mieux servir les besoins de la banque.
Ce n’est qu’en 1994 que ce bâtiment sera intégré à la liste des monuments historiques de France.

Depuis sa construction cet édifice a toujours été utilisé de la même façon et contrôlé par la même banque. La verrière du Crédit Lyonnais est l’un des seuls exemples en Europe, d’une verrière d’aussi grande dimension, conservée dans son emplacement d’origine. L’engouement suscité à l’époque par ce bâtiment, venait plutôt du fait que les journalistes et autres spécialistes s’étonnaient de trouver derrière une façade si sobre, un décor si soigné et riche.
Cet ensemble montre aussi l’influence et l’importance des banques dans la diffusion de l’Art Nouveau, tout comme la Banque Renault, aujourd’hui la BNP. Ou comment faire d’un édifice une œuvre d’art et un ensemble fonctionnel.
Le Crédit Lyonnais montre tout le savoir faire de Félicien César, qui réalise ici l’une de ses plus grandes commandes, tout comme pour Gruber.
Cet architecte a plusieurs réalisations à son actif, comme l’immeuble Kempf, situé au 40, rue Léopold et achevé en 1903, une brasserie à proximité de Lunéville (1895), une usine de matériels d’équipements industriels à Chaudfontaine (1901-1929) et une de chaux à Toul.

Bibliographie



Le vitrail en Lorraine du XII au XXème siècle
  -  article: Le vitrail Art Nouveau en Lorraine
De Francis Roussel

L'Art Nouveau à Nancy en 1900

L’article d’Emile Jacquemin paru dans le journal L’immeuble et la construction dans l’Est - Avril 1902

Les archives de l’Inventaire Général