L'immeuble Aimé

42-44 rue Saint-Dizier

Georges Biet et Eugène Vallin

  1. Historique


  1. Édifices antérieurs: à cet emplacement se trouvaient auparavant deux petits immeubles, alors occupés par un épicier en gros et un marchand d'articles d'ameublement.  Ils ont été acquis en 1900 par la mère du commanditaire Henri Aimé.

     

  2. Contexte historique: Nancy est alors en plein développement économique, et en particulier, le croisement des rues Saint-Dizier et Saint-Jean est le centre d'une activité commerciale intense.

     

  3. Construction de l'édifice: cet immeuble a été construit entre 1903 et 1905 pour Henri Aimé, qui était médecin, mais aussi homme politique, poète et critique musical. Il était également président du conseil d'administration de l'Etoile de L'Est, journal dreyfusard auquel collaboraient Gallé et Prouvé. Il a fait appel à deux maîtres d'œuvre, Georges Biet et Eugène Vallin, qui venaient alors de finir l'habitation de Biet au 22 rue de la Commanderie. Leurs deux noms figurent sur la façade principale sous le bandeau qui couronne la porte piétonne, avec la date de 1903. La répartition du travail entre ces deux maîtres d'œuvre est difficile à déterminer, mais on peut penser que Biet a conçu le parti d'élévation et que Vallin en a modelé les formes. En effet, le plan du rez-de-chaussée, daté du 20 mai 1902, et le projet d'élévation, daté du 26 juin 1903, sont signés par Biet. Par contre, on reconnaît la manière de Vallin dans la modénature très accentuée des baies. D'ailleurs, on remarque que le projet d'élévation n'a pas été exécuté à l'identique: les deux grandes baies en aile de papillon du rez-de-chaussée ont été simplifiées, et les grilles, dont le dessin était au départ très proche de celles du 22 rue de la Commanderie, ont été modifiées.







     


                Biographies des maîtres d'œuvre:


Georges Biet, architecte, Nancy 1869-1955

Fils d'un architecte, il fit des études d'ingénieur à l'Ecole professionnelle de l'Est. Puis il fut élève de Victor Laloux à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris, d'où il sort diplômé en 1896. En tant qu'ingénieur, il sut utiliser de façon très bénéfique la production de l'industrie locale, c'est-à-dire le métal produit par les aciéries de Pompey, en l'introduisant dans la construction traditionnelle. En collaboration avec Vallin, il construisit entre autres le premier immeuble en béton armé de Nancy: l'hôtel-restaurant Jacob-Chapellu, aujourd'hui disparu. Il assura les fonctions d'architecte de la ville de Nancy et d'architecte des Hospices de Nancy. Après la première Guerre Mondiale, il construisit l'hôpital Villemin, un des rares édifices publics de Nancy où sont intégrés des éléments caractéristiques de l'Art Nouveau.


Eugène Vallin, ébéniste et maître d'œuvre, Herbéviller 1956-1922 Nancy

Avant tout ébéniste et essentiellement autodidacte, il suivit cependant un an les cours de modelage à l'Ecole de dessin de Nancy. Il a d'abord réalisé du mobilier d'église. Il se fit construire la première maison de Nancy qui fait référence à l'Art Nouveau. En 1901, il fut l'un des fondateurs de l'Ecole de Nancy. Puis il devint créateur de mobilier et chercha à industrialiser sa production. Sa renommée dépassa largement les frontières de la Lorraine puisqu'il participa en 1912 à l'ameublement et la décoration de l'appartement du commandant du paquebot le France. Il réalisa également le pavillon de l'Ecole de Nancy pour l'Exposition Internationale de l'Est de la France en 1909. 

     

  1. Histoire du bâtiment après sa construction: dès 1904 la banque Société Générale s'installe au rez-de-chaussée et au sous-sol, qui sert de salle des coffres. Son directeur occupe le troisième étage. Aimé, le maître d'ouvrage, vit au premier étage à partir de 1907.

    En 1911, l'immeuble est racheté par une société immobilière. A partir de 1914, la Société Générale entreprend des travaux qui conduisent à une restructuration totale des locaux, avec notamment la disparition de la verrière qui couvrait la salle des guichets. C'est à ce moment que la structure métallique visible dans le hall est définitivement masquée. Après la seconde Guerre Mondiale, la façade du rez-de-chaussée est totalement dénaturée.

     

    En 1984, l'entreprise Chanzy Pardoux entreprend le rétablissement partiel de cette façade.



  1. Description

    1) Situation: l'immeuble Aimé est situé dans un quartier central, ce qui      conditionne son aspect. En effet, pour un tel emplacement, les architectes doivent créer un bâtiment élégant mais raisonnable, sans audace excessive.

    A proximité se trouvaient d'autres édifices en rapport plus ou moins direct avec l'Art Nouveau: les magasins de haute couture Vaxelaire et Cie rue Raugraff, réalisés par Vallin et André, et le magasin de la famille Gallé-Reinemer à l'angle de la rue Saint-Dizier et de la rue de la Faïencerie.

 

    2) Composition d'ensemble: l'immeuble comprend trois corps de bâtiment, peu faciles à déceler sur le plan. Il est composé d'un corps principal sur rue de plan carré, d'un corps en retour d'équerre à droite, et d'un troisième corps couvert par une verrière.

     


    3) Matériaux: le gros œuvre est composé de calcaire, de pierre de taille en moyen appareil, de moellon, d'enduit, d'acier, de fonte, de brique et de pierre. Dans la réalisation, la structure interne métallique est constituée de colonnes de fonte qui portent des planchers en acier aux poutres profilées en I. Pour le second œuvre, les balcons et balconnets sont faits de fer forgé.

 

    4) Structure et plans: cet immeuble très haut et profond comporte un sous-sol et un rez-de-chaussée utilisés par la banque, quatre étages carrés destinés à des habitations et enfin un étage de combles. Les appartements des locataires sont situés dans le corps principal de bâtiment, avec espaces de réception (salons, salle à manger) donnant sur rue, tandis que les domestiques étaient logés à l'arrière, dans le corps longitudinal.

     

    5) Élévation: le bâtiment est donc composé de six niveaux en élévation, qui s'organisent en quatre travées. Ce nombre pair de travées est une marque d'anticlassicisme. La façade se caractérise par une importance exceptionnelle des vides par rapport aux pleins, surtout aux deux premiers niveaux, ce qui est permis par la structure métallique. Elle est ordonnée par un axe de symétrie qui passe par le trumeau du rez-de-chaussée. La structure métallique elle-même est apparente au cinquième niveau: les baies des travées centrales sont inscrites dans une embrasure commune couverte d'un arc métallique qui prend appui sur des sommiers de pierre. Cet arc sert simplement à supporter l'avant-toit.

       Sur le plan du décor, les balconnets en fer forgé des troisième et quatrième niveaux sont constitués d'une structure en fer plat décoré de fleurs stylisées. Ces motifs rappellent la décoration des meubles d'Eugène Vallin.

 


    6) Couverture: le toit, à longs pans, est couvert par des ardoises et des tuiles mécaniques. Il comportait également une verrière.


    7) Distribution intérieure: les espaces internes sont desservis par trois escaliers. L'un fait le lien entre la banque et la salle des coffres. Un autre servait aux domestiques. Enfin, un grand escalier tournant à retour dessert les logements.


  1. Note de synthèse


Ce bâtiment possède la particularité d'un style plus simple, et moins original que les autres édifices construits par Biet et Vallin, notamment par rapport à la maison du 22 rue de la Commanderie, réalisée juste avant. Le décor est ici peu foisonnant, la façade peu agitée. Mais cette sobriété donne à l'immeuble Aimé beaucoup d'élégance. Une des limites de cet essai architectural réside dans la volonté de percer de nombreuses baies, tout en dissimulant la structure métallique nécessaire à ce projet.


Dans l'histoire de l'architecture, cet immeuble garde une place modeste, mais il montre la volonté d'innovation et de modernité d'une grande banque au début du XXe siècle, qui ne craint pas d'utiliser des bâtiments d'un style très récent et encore peu apprécié des commanditaires publics.