LA VILLA « LES PINS » par Émile André

INTRO

  1.        Historique de l'œuvre

          1. Le commanditaire

          2. L'architecte

          3. La construction

  1.        Étude de la villa

          1. Composition et structure

          2. Les matériaux

              - gros-œuvre

              - second-œuvre

              - couverture

          1. Élévation

              - façade antérieure

              - couverture : type + terrasse

              - cartouche à l'angle

              - fenêtres cages d'escaliers

              - décor pommes de pin et abeilles

          1. Distribution intérieure

              - escaliers + rampe d'appui

              - cheminée style Louis XV

              - lambris de hauteur

              - cheminée et trumeau de cheminée style Louis XVI

              - carrelage mural aux glycines

              - lambris de demi-revêtement

  1. Synthèse

INTRODUCTION

A la fin du XIXème siècle, l'Art Nouveau se développe à Nancy. Plus d'une trentaine d'artistes et des industriels, tels Emile Gallé, Louis Majorelle, Eugène Vallin, se regroupent dans une association : l'Alliance Provinciale des Industries d'Art, appelée aussi l'Ecole de Nancy. Ce mouvement voit le jour dans un contexte politique particulier. En effet, à l'issue de la guerre de 1870, l'Alsace et le Nord de la Lorraine sont annexées par l'Empire allemand. Aussi, une grande partie de la population des territoires occupés, refusant la domination allemande, émigre vers la France, notamment vers la partie de la Lorraine restée française. La ville de Nancy connait alors l'une des périodes les plus brillantes de son histoire : l'industrie et le commerce se développent, ce qui accentue le pouvoir de la bourgeoisie locale. Celle-ci adopte un mode de vie luxueux, en particulier dans la décoration de ses maisons. Les artistes bénéficient alors d'une demande plus importante de mobilier et d'objets liés aux « arts du foyer » : ce que l'on appelle les arts décoratifs.

Au tournant du siècle, dans une période de crise et d'interrogation, les artistes de l'école de Nancy surent trouver en alliant l'art à l'industrie, une réponse au attentes d'un monde moderne.

La Villa Les Pins est un des témoins architecturaux de l'Ecole de Nancy. Elle fut construite en 1912 par l'architecte Emile André. Il s'agit d'une maison d'ingénieur, inscrite aux Monuments Historiques depuis 1975. Elle n'est pas la continuité de bâtiments passés, mais une création originale, située à l'angle de la rue Albin Haller et  de la rue de Verdun, et possède ainsi 3 façades.

  1. Historique de l'œuvre

1. Le commanditaire

 En 1903, Auguste Noblot, ingénieur polytechnicien, originaire de Nancy, devient directeur général  de la Société Anonyme de la Grande Chaudronnerie de Lorraine, une entreprise travaillant pour les chemins de fer, la marine, la sidérurgie,   le génie civil et la construction métallique. Il exprimera sa réussite à travers la demeure qu'il se fait construire à l'instar des grands patrons de l'industrie, Lang, Majorelle et Royer.

 2. L'architecte

Emile André est né à Nancy en 1871. Il est issu d’une lignée nancéienne reconnue dans les métiers du bâtiment. Son père, Charles André organise la première exposition d’Art décoratif moderne à Nancy en 1894.

Emile André est diplômé de l'Ecole des Beaux-Arts de Paris, et a également beaucoup voyagé, notamment en Egypte, Inde, Perse, Tunisie et Italie.

Il commence aux cotés de son père en 1901 et participe aux activités de l’Ecole de Nancy avec des projets et des réalisations architecturales variées, telles que des maisons d’habitations, mais aussi des bâtiments comme ceux de Vaxellaire & Pignot, grand magasin de mode se voulant le représentant du luxe à Nancy. Il enseigne également les arts appliqués et l’architecture à l’Ecole de Nancy, dont il fut, avec Emile Gallé, le professeur le plus engagé et le principal représentant dans le domaine de l’architecture.

Il est un défenseur actif de l’unité de l’art ; ainsi, il aime donner des maquettes de meubles, des dessins de ferronneries, des idées d’éléments décoratifs pour les intérieurs de ses constructions.

Par la solide culture historique et artistique retirée de ses voyages, il s’éloigne des modèles et reformule les éléments architecturaux traditionnels avec une note d'exotisme. Il a d’ailleurs été récompensé à plusieurs reprises pour ses œuvres.

La demeure qu'il réalise pour Auguste Noblot, est sa grande dernière œuvre dans la mouvance de l'Ecole de Nancy, l'aboutissement d'une succession d’expériences sur la conception de la façade et la distribution intérieure.

 3. La construction

Concernant l'historique de la construction,  la pièce la plus ancienne conservée dans le dossier Noblot des archives de l'agence André, est l'extrait du cadastre, daté du 6 mai 1912.

Les plans des étages sont établis en juin 1912, ceux des charpentes aux mois d'octobre et de décembre. La demande d'autorisation de travaux pour la construction  est publiée en août 1912. Auguste Noblot, le propriétaire, en occupe le premier étage en 1913.

On sait d'autre part, d'après un article de journal, que les ventaux des baies n°1 et 2 ont été volés dans la nuit du 27 au 28 avril 2002, mais ont été retrouvés depuis et réinstallés.

La Villa a également bénéficié d’un lavement de façade en 2005.

II. Étude de la villa

 1. Composition et structure


Le parti architectural de cette demeure oscille entre l'immeuble et la villa. En effet, sa situation en bordure de rues, son développement, et le fait qu'elle accueille trois logements en font un petit immeuble. En revanche, son isolement total, l'uniformité de traitement des façades qui sont toutes en pierre de taille, ainsi que ses volumes juxtaposés incarnent des caractères propres aux villas nancéiennes.

La demeure est constituée d'un bâtiment à deux corps sur le même alignement. Le corps principal qui donne sur la rue Albin Haller est couvert d'un toit brisé. Quant au corps secondaire donnant sur le jardin, il est terrassé à la hauteur de l'étage de comble du corps précédent.

L'étage de soubassement ouvert sur le jardin est occupé par un garage accessible depuis la rue de Verdun.

 

Distribution intérieure

 L'accès au logement se fait par la rue Albin Haller ; la cage d'escalier s'ouvre sur un vestibule centré, qui est la juste réduction du plan masse de l'immeuble, dont la superficie au sol est de 230m².

Les chambres donnent sur le jardin et les pièces de réception sur la rue. La salle à manger, de plan hexagonal, est la pièce la plus spacieuse ; elle est située dans l'angle sur rues, elle se prolonge au premier étage par une logette. La cuisine, avec son plan irrégulier, est rejetée au nord. L'étage de comble, également occupé par le commanditaire est, grâce à sa charpente métallique, libéré de toute emprise importante au sol.

2. Les matériaux

a. Gros-œuvre

Le gros œuvre est constitué de calcaire et pierres de taille en moyen appareil. Il a été réalisé par l'entrepreneur Dautcourt.

b. Second-œuvre

En ce qui concerne le second œuvre, on trouve :

    - Du verre et du plomb pour l’ensemble des 3 verrières,

    - Du fer, du bronze et du laiton pour la rampe d’appui,

- Du marbre veiné (portant des dessins imitant les veines de pierre) pour la cheminée de style Louis XV de l'une des chambres,

- Du marbre veiné, du bois et du stuc pour l’ensemble de la cheminée et trumeau de cheminée de style Louis XVI dans le salon,

- De la céramique pour le carrelage mural aux glycines dans la salle de bains,

- De l’acajou et du cuir pour le lambris de demi-revêtement dans le bureau.

c. La couverture

La couverture est quant à elle constituée d’ardoise et de zinc.

3. L'élévation

 

a. Façade antérieure – rue Albin Haller

Cette façade correspond à la façade rue Albin Haller. Elle est ordonnancée et s’articule sur la travée d’un escalier central et elle est couronnée par une lucarne-pignon à gâble en accolade, c’est-à-dire un couronnement pyramidé coiffant l’arc de couronnement d’une baie, avec en son sommet une pomme de pin.

La logette qui prolonge la salle à manger du premier étage s'inscrit avec une grande souplesse dans le pan coupé. La balustrade du balcon ménagé à son sommet est un subtil rappel de celle bordant la terrasse.

La lucarne-pignon est constituée de pierre de taille ajustées et assemblées par des joints pleins et maigres, mettant en évidence l’appareil simple du fronton et de ses rampants formés d’assises en tas de charges à ressauts, c’est à dire en saillie.

Le chambranle de la porte est, par ailleurs, fortement mouluré et saillant, et à très larges crossettes. Il est orné d’un décor sculpté en spirales et d’abeilles aux ailes déployées.

Les ventaux de la porte en fer portent eux des formes géométriques simples agrémentées d’un abondant décor de pommes et d’aiguilles de pin.

La simplification manifeste des formes architecturales est l’expression de la sagesse de l'architecte André, qui, après dix ans de pratique, le pousse toujours à se renouveler.

b. La couverture

Il s'agit d'un toit à longs pans brisés, la terrasse fait aussi office de couverture pour la partie de la maison coté jardin.



c. Le cartouche


 Un cartouche est placé à l'angle des façades donnant sur la rue de Verdun et sur le jardin. Il porte la date de la construction (1912), un « N » doublé : cela rappelle les initiales du nom du commanditaire et de son épouse née Nicolas, ainsi que l'appellation de la demeure : Les Pins.

d. Les fenêtres de la cage d'escalier

Ces fenêtres sont occupées par trois vitraux réalisés par le maitre-verrier nancéien Jacques  Grüber, et installés deux ans après le gros œuvre en 1914. La signature et la date figurent sur l’ouvrage, gravées à l’acide.

Les baies n° 1 et n° 2 mesurent 183cm de haut pour 121 de large, alors que la baie n°3 mesure 120 cm de haut pour 121 cm de large.

Ces verrières, avec leur tonalité laiteuse et leurs reflets irisés, sont translucides, et marquent une barrière visuelle avec la rue tout en restant visibles de  l’extérieur. Ceci est rendu possible par l’utilisation de verre américain en bordure, qui est un verre opalescent avec de légers reliefs, et de verres superposés.

Le pourtour du vitrail présente un décor figuratif de pommes de pin et de plumets d’aiguilles de pin. Ces cônes à facettes ponctuent l'ensemble, et constituent des points lumineux à très forte brillance. Là encore, un rappel au goût de l’Ecole de Nancy pour l’ornementation végétale. Il s’agit, là, de modeler la matière et d’en faire naître une forme comme dans la nature et ainsi de lier l’activité intellectuelle à l’activité manuelle et d’ériger le décor en tant que style.

Ces vitraux sont parmi les derniers produits par Jacques Grüber avant la Première Guerre Mondiale et son installation à Paris. Pour une des toutes premières fois, l’auteur emploie des éléments moulés: les pommes de pin. Le choix des techniques et la simplification des décors font de cet ensemble une œuvre de transition entre Art Nouveau et Art Déco dans la production du maître verrier.

Le style de ces verrières est, enfin, très proche de celui des rampes d’escalier, dans l’utilisation des lignes courbes et l’ornementation en pommes de pin.




   e. Décor d'abeilles et de pommes de pin


Le motif d'aiguilles et de pommes de pin sylvestre, précédemment évoqué à plusieurs reprises, est présent sur toutes les parties décorées : sous une forme géométrisée sur les linteaux des fenêtres, la corniche et les balustres, ou suivant une forme plus naturaliste comme sur le cartouche, la ferronnerie de la porte ou la rampe d'escaliers.

Le motif d'abeilles se retrouve sur le chambranle de la porte principale et la lucarne-pignon. Cette abeille est le symbole de Polytechnique dont Auguste Noblot est diplômé.

Inépuisable source d'inspiration, la flore, issue ou non des découvertes des horticulteurs nancéiens, est au cœur de l'œuvre des artistes de Nancy. Les artistes ont puisé dans les richesses de cet univers végétal, les motifs, la structure et la forme de leurs créations.

4. La décoration intérieure

a. Escaliers et rampe d'appui

C’est un escalier tournant à droite, constitué de six volées droites. Le départ de rampe se situe à l’étage de sous bassement et n’est pas visible depuis la porte d’entrée principale.

La rampe d’appui est d’une grande simplicité : elle est constituée d’une armature de fers carrés qui portent des panneaux dans lesquels s’inscrit une tige épineuse portant une pomme de pin d’où s’échappent de longues aiguilles.

Par ailleurs, des fleurettes en bronze ponctuent l’intersection des montants verticaux et des fers rampants.

La ferronnerie a été conçue par le décorateur Jules Cayette et réalisée par l'atelier Poirel-Pignolet.

b. La cheminée Louis XV de la chambre

Cette cheminée se situe dans une des deux chambres au premier étage de la villa, elle fut exécutée à Nancy entre 1912 et 1914 par Étienne, maitre en marbrerie.

Cette cheminée est d’une hauteur de 108cm, d’une largeur de 136cm pour une profondeur de 36cm. Elle comporte un manteau de marbre blanc veiné de gris ainsi qu’un couvrement délardé en arc segmentaire orné de roses. La base des piédroits porte un décor de volutes et de flammes sculptés avec une grande élégance, ce qui n’est pas sans rappeler certaines formes utilisées en 1893 par Victor Horta pour l’hôtel Tassel de Bruxelles.



  c. Cheminée style Louis XVI du salon et lambris de hauteur

L'ensemble se situe dans le salon de la villa, au décor style Louis XVI et comprend une cheminée adossée à un manteau de marbre blanc veiné, une hotte avec glace, ainsi qu'un lambris de hauteur. La cheminée est d’une hauteur de 109cm, d’une largeur de 145cm pour une profondeur de 63 cm.

Le lambris de hauteur est une peinture à l’huile représentant une scène de galanterie (personnages aux champs). Il est encadrée de bois mouluré. Il y a aussi un adoucissement et un plafond mouluré. L'ensemble de l'ornementation représente des guirlandes et des rinceaux.

Ce salon contraste avec le reste de la décoration, ce qui perpétue en fait ce gout pour le mélange des styles qui caractérise la sensibilité bourgeoise de l’époque, oscillant entre tradition et modernité.


 

  d. Carrelage mural aux glycines de la salle de bain


Ce carrelage mural se développe sur le périmètre de la salle de bains et représente des glycines peintes à l’émail polychrome. Le motif de glycines marque une influence discrète du japonisme. Cela correspond à  la partie supérieure de la planche « disposition 18, décors d’iris et de glycines » du catalogue de carrelage mural des faïenceries de Sarreguemines, Digoin et Vitry le François, qui fut primé à l’Exposition Universelle de 1900.

e. Lambris de demi-revêtement dans le bureau

Il s'agit d' un ensemble de panneaux de cuir estampé et teinté, placés dans un châssis d’acajou. Leur décor est fait d'ornements végétaux géométriques très stylisés.

Ils mesurent  170cm de hauteur pour une largeur de 48,5cm

Ce décor mural est un témoin tardif d’une mode qui connut son apogée avec le décor réalisé par Eugène Vallin pour la maison Masson en 1903-1904. L’ensemble des panneaux a peut-être été reteinté.





III. Synthèse



La Villa Les Pins rassemble ainsi un grand nombre de caractéristiques de l'Ecole de Nancy, telles que les influences diverses, les formes variées, les multiples matériaux, ou encore le goût pour le naturalisme, tant dans la décoration intérieure qu'extérieure.

Cet édifice peut être perçu comme une œuvre de transition entre art nouveau et art décoratif, qui se caractérise par des formes épurées et essentiellement géométriques.

La décoration mise en place dans certaines pièces de la maison, perpétue le goût pour le mélange des styles qui caractérise la sensibilité bourgeoise de l'époque, flottant entre tradition et modernité.