2, rue des Brice, la conciergerie du parc de Saurupt

Historique :

Depuis 1871 et la perte de l’Alsace-Moselle, Nancy reste la seule grande ville de l’est de la France. Elle accueille de nombreux réfugiés des départements annexés, et voit sa population passer de 50 000 habitants en 1866 à 120 000 en 1913. Cette immigration apporte avec elle ses capitaux, son dynamisme, et son savoir-faire. Devenue ville frontière, il faut faire de la cité ducale une vitrine face à l’Allemagne. C’est dans ce contexte que se développe un mouvement Art Nouveau qui se matérialise le 13 février 1901 dans l’Alliance Provinciale des Industries d’Art, présidée par Emile Gallé.

Ce développement vertigineux entraine une crise du logement. A la charnière des XIXème et XXème , on cherche à y répondre par la création de nouveaux quartiers. Le parc de Saurupt est l’un de ces programmes. Cet ancien lieu de villégiature de l’aristocratie Nancéienne est encore en lisière de la ville, presque à la campagne. En 1901, Jules Villard, dont l’épouse a hérité de la propriété  de son précédent mariage, décide de lotir le terrain. Il veut en faire une cité-jardin privée, pour un public très privilégié : il y a un cahier des charges strict qui restreint les professions des résidents.

Dès avant l’annonce officielle du projet immobilier, confié à Emile André et Henry Gutton, il semble que la conciergerie est déjà à l’étude. Les promoteurs insistent en effet sur la présence d’un concierge et de grilles fermant les entrées du parc dans leur déscriptif, et dans l’article 10 du cahier des charges. Sur les 4 loges prévues, seule celle commandant l’accès entre la rue des Brice et l’avenue du Général Leclerc est réalisée avec ses grilles.

L’autorisation du conseil municipal est donnée en octobre 1902. Le gros œuvre est achevé rapidement, avant la fin de l’année. Les grilles sont mises en place en 1903. Dans la foulée, la conciergerie est occupée par un « concierge-agent de police, et dispose d’une liaison téléphonique avec le central de Nancy.

Joseph Hornecker agrandira le logis d’une travée sur la rue du Générale Leclerc, ménageant une chambre supplémentaire.

Le projet est confié à Emile André et Henry Gutton, jeunes membres de la toute récente Alliance Provinciale des Industries d’Art. Si les premiers plans datés de juillet 1901 sont conjointement signés par les deux architectes, Gutton n’apparaît plus par la suite, et André réalisera seul la mise en œuvre.

Emile André (1871-1933) est issu d’une lignée d’entrepreneurs et d’architectes. Son père Charles est architecte départementale et organise la première exposition d’art décoratif à Nancy en 1894. Diplômé de l’Ecole Nationale des Beaux-Arts, il a beaucoup voyagé, allant jusqu’en Inde. En 1901 c’est un tout jeune architecte, mais une de ses réalisations attire déjà l’attention du public Nancéien : les Grands Magasins Vaxelaire, rue Raugraff.

Henry Gutton (1874-1963) n’a pas non plus un nom inconnu. Son oncle est Henri Gutton (1851-1933), ingénieur polytechnicien, avec lequel il vient de réaliser en 1901 l’insolite graineterie Génin-Louis, à l’angle des rues Saint-Jean et Bénit.

Joseph Hornecker (1873-1942) est d’origine Alsacienne. Il est lui aussi fils d’un entrepreneur qui s’est installé à Belfort. Après des études à l’Ecole Nationale des Arts Décoratifs, il s’inscrit à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts. Il s’installe à Nancy en 1901, où il travaille dans le cabinet  d’Henri Gutton, et obtient son diplôme des Beaux-Arts en 1903.

La maçonnerie est réalisée par l’entreprise Fournier-Défaut, qui a passé contrat avec M. Villard pour l’ensemble des constructions de la cité-jardin.

Dès 1906, l’échec commercial du parc entraîne une profonde modification du projet immobilier, et la municipalisation des voies voit la suppression de la fonction de gardien. Dans un premier temps, les grilles restent en place, puis sont déplacés après l’extension de 1910 dans un dépôt municipal au 139 rue Gabriel Mouilleron.

C’est à ce moment que le parc prend enfin son essor. Hornecker agrandit alors d’une pièce l’édifice, ce qui rend cette petite maison mieux vendable.

De fait, elle est acquise en 1912 par Marie-Edouard Crovisier, propriétaire la villa Fournier-Défaut (détruite à l’été 1975) située juste en face, au 1 rue des Brice. Il y loge son cocher, et les deux maisons sont alors reliées par le téléphone. Cette occupation va modifier le bâtiment, notamment sur la façade est : la porte-fenêtre qui servait d’entrée  au public à la loge est réduite à une fenêtre, et la marquise en bois qui la coiffait est supprimée.

C’est aujourd'hui encore une propriété privée, inscrite aux Monuments Historiques comme l’ensemble du site du parc en 1976, suite à l’émoi provoqué par la démolition de la villa Fournier-Défaut. Elle est finalement classée Monument Historique en 1994.

Description :

La Conciergerie est située à l’angle de l’avenue du Général Leclerc, alors rue du Montet, et la rue des Brice. Celle-ci est la première rue du parc de Saurupt, construite dès 1901. Initialement appelée « rue A », elle est nommé par le conseil municipal en 1908 du nom d’une illustre famille d’officiers.

Construit directement sur le trottoir, l’édifice se composait avant 1910 d’un seul corps de bâtiment à 5 côtés, agrémenté de petits jardins sur les façade sud et ouest.

Emile André utilise pour le gros œuvre de la pierre de taille d’Euville (calcaire), de la pierre meulière, de la brique vernissé, du bois et de l’ardoise.

Pour le second œuvre, du fer forgé. Il ne faut pas écarter un éventuel mobilier immeuble par destination, mais on manque d’informations.

 

Les soubassements de la maison sont en pierre de taille, tout comme l’encadrement des baies, le rivage de la toiture du cabinet de toilette, et les corbeaux. Les murs sont montés en pierre meulière taillée en opus incertum. L’ardoise est utilisé pour la couverture, le bois pour les aisseliers, les baies et la marquise de la porte. On retrouve la brique vernissée pour la décoration de la cheminée et des baies, et le fer forgé pour les grilles de protection des fenêtres et surtout la grande porte du parc. Le vocabulaire de l’architecture pittoresque est bien présent ici.

Toujours avant l’agrandissement, le plan peut se découper en un trapèze de 25m², et un rectangle de 17,20m². Lors de la mise en œuvre, la pointe du trapèze qui devait être arrondie est remplacée par un pan coupé percé d’une fenêtre, sans doute pour faciliter le montage de la toiture.

Dans cet espace trapézoïdal, Emile André place la loge proprement dite, ouverte à l’origine sur la rue des Brice. De là, on peut accéder à la partie privée de la conciergerie, qui se divise presque également entre la cuisine donnant sur la rue et une chambre sur le jardin. De la cuisine, on accède au cabinet de toilette, un petit décrochement à la toiture indépendante . Cette partie privative dispose d’une porte de service sur la façade à pignon.

Il n’y a que deux niveaux dans cette élévation à travées : une cave voûtée et un rez-de-chaussée.

Sur la façade est (sur la rue des Brice), l’imposante souche de cheminée se développe au nu du mur, interrompant le toit. Elle matérialise à l’extérieur la séparation entre espace public et espace privé. Elle reçoit en outre un décor de carré de briques vernissées. C’est un motif qu’André affectionne, une quasi-signature qu’il reprendra dans d'autres de ses réalisations.

 

André conçoit des baies variées en taille et en forme, encadrées de pierre et de briques vernissées, avec des grilles de protection d’une souplesse toute végétale. Ainsi, sur la façade est, la fenêtre de la cuisine a son linteau et son appui en pierre, mais son et meneau est en brique. Celle du cabinet de toilette, sur la façade sud, n’a pas de meneau mais un linteau à la fois de brique et de pierre (à noter au passage l’élégante continuité avec les corbeaux des aisseliers). L’ancienne porte-fenêtre, si elle a perdu son linteau d’origine et sa marquise, conserve ses deux baies flanquant ce qui était le vantail, rappelant la forme d’un papillon. Le jambage au-dessus du soubassement de pierre part en brique puis passe à la pierre.

Cependant, l’élément le plus marquant de la conciergerie n’est plus sur le site. Il s’agit des grilles d’entrée du parc qui barraient la rue des Brice, exécutées en 1902/1903 par le ferronnier Berlage mais conçues par Emile André. L’architecte y consacre de nombreuses recherches. Elles resteront après leur démontage au dépôt municipale de la rue Gabriel Mouilleron jusqu’en 1999, année où elles sont restaurées au musée du fer de Jarville. Les deux vantaux centraux sont maintenant exposés au musée de l’Ecole de Nancy, les portes piétonnes (au moins une) sont détruites.

L’ensemble se composait d’une porte cochère centrale à deux vantaux pivotant autour de deux piles maçonnées, une sur chaque trottoir, le tout encadré de deux portes piétonnes à un ventail ayant deux parties dormante chacune. Le graphisme établissait la continuité entre les parties fixes et le vantail.

La largeur et le poids des vantaux centraux oblige André à les monter sur rail, et à utiliser une structure à haubans rayonnants (une innovation récente d’ ingénieurs des ponts et chaussés), rigidifiés à la base et au sommet par de la tôle repercée. La forme centrale, en forme d’écusson, est déjà expérimentée au magasin Vaxelaire, mais les motifs géométriques d’inspiration végétale confère une élégance rare à ce chef d’œuvre de ferronerie.

La couverture est un toit à pans longs et à pignon découvert. La toiture est assez élevée, puisqu’elle atteint 7m de haut avec un seul étage. Ce n’est pas le seul élément qui semble légèrement disproportionné pour la taille de l’édifice, la souche de cheminée

Note de synthèse :

Avec ce petit édifice d’environ 43m², Emile André montre sa capacité d’adaptation. Avec une mise en œuvre sobre (plan et élévation assez simple), élégante (aisseliers, grilles des fenêtres…) et soignée (joints beurrés pour la pierre meulière, qualité des matériaux), il réussit à annoncer le caractère de certaines constructions du parc, conférant une allure de cottage à la conciergerie grâce aux matériaux mais aussi en jouant sur les proportions des parties hautes. Mais il fait aussi preuve de son esprit d’innovation à travers les grilles du parc, œuvre pleine de maîtrise à la fois artistique et technique.

En revanche, l’intervention de Hornecker semble assez anecdotique, s’il modifie le plan, l’élévation est tout à fait dans les pas d’André, jusque pour la cheminée. Tout juste se permet-il un décrochement du toit au-dessus de la baie qu’il a prévu. Son intervention semble finalement assez marginale.