LA VILLA LES PINS

I) L’historique

   1°Contexte

           Entre 1871 et 1914, Nancy connut l’une des périodes les plus brillantes de son Histoire. Elle était alors, depuis la perte par la France de Metz et Strasbourg, la plus grande ville de l’Est. Cette situation se révéla particulièrement bénéfique. Au lieu d’être une entrave, la proximité de la frontière franco-allemande stimula les énergies créatrices de ses habitants.

C’est dans cette atmosphère d’effervescence, de mutations techniques, de transformations sociales, d’ardeur au travail et de bouillonnement intellectuel que naît l’Ecole de Nancy, dont la Villa Les Pins est un exemple.

   2° Edifices antérieurs et contraintes de l’emplacement

La Villa Les Pins, construite en 1912 par l’architecte Emile André, n’est pas la continuité de bâtiments passés, mais une création originale, à l’angle de deux voies et possédant ainsi trois façades.

    3° Construction

Emile André est né à Nancy en 1871. Il est issu d’une lignée nancéienne reconnue dans les métiers du bâtiment. Son père, Charles André (1841-1928), organise la première exposition d’Art décoratif moderne à Nancy en 1894.

Emile André étudie l’architecture aux Beaux-arts à Paris. Il voyage également beaucoup et notamment en Egypte, Inde, Perse, Tunisie et Italie.

Il commence aux cotés de son père en 1901 et participe aux activités de l’Ecole de Nancy avec des projets et des réalisations architecturales variées, telles que des maisons d’habitations, mais aussi des bâtiments comme ceux de Vaxellaire & Pignot, grand magasin de mode se voulant le représentant du luxe à Nancy. Cette enseigne subit une rénovation complète cette année là à laquelle contribua André et Eugène Vallin.

Il s’avère être un défenseur actif de l’unité de l’art et selon ce principe, il aime à donner des maquettes de meubles, des dessins de ferronneries, des idées d’éléments décoratifs pour les intérieurs de ses édifices.

Par la solide culture historique et artistique qu’il retire de ses voyages, il s’éloigne des modèles et s’ingénie à reformuler les éléments architecturaux traditionnels et favorise les analyses personnelles. 

Son itinéraire et sa carrière ne sont pas linéaire, mais constitués d’une succession d’expériences sur la conception de la façade et la distribution intérieure, comme dans cette Villa Les Pins.

Il fut, d’ailleurs, récompensé à plusieurs reprises pour ses œuvres.

Il enseigna également les arts appliqués et l’architecture à l’Ecole de Nancy, dont il fut, avec Emile Gallé, le professeur le plus engagé et le principal représentant dans le domaine de l’architecture.

Son activité est poursuivie après sa mort en 1933 par ses deux fils, Jacques et Michel.

               

La Villa Les Pins fut construite pour Auguste Noblot, ingénieur polytechnicien, originaire de Nancy et Directeur Général de la Grande Chaudronnerie de Lorraine.

Pour cette construction, André s’entoure de plusieurs artisans et artistes tels que l’entreprise Dautcourt pour le gros œuvre, la Grande Chaudronnerie de Lorraine pour la charpente métallique qui permit d’ailleurs la libération des murs porteurs et la création de grands espaces à l’intérieur de l’édifice, ou encore la marbrerie nancéienne Etienne pour les cheminées.

La ferronnerie fut exécutée par l’entreprise Poirel-Pignolet, mais conçue par Jules Cayette (1882-1953), ferronnier à Nancy.

Les décors muraux furent confiés à Gauthier Poinsignon, fabriquant de meubles à Nancy.

Quant aux verreries, elles sont l’œuvre de Jacques Gruber, artiste plastique et maître verrier né en 1870 à Sundhouse et mort en 1936 à Paris, qui, après avoir commencé son parcours aux Beaux Arts de Nancy, reçu une bourse de la ville lui permettant de suivre les cours de l’atelier de Gustave Moreau à Paris. Il revint ensuite à Nancy pour y installer son atelier et fut l’un des fondateurs de l’Ecole de Nancy en 1901 et en reste le plus prolifique maître verrier. Il retourna finalement à Paris en 1914 où il participa  à la décoration du paquebot transatlantique Ile de France et y finit sa vie.

Les verrières de la Villa Les Pins sont, en outre, fabriqués deux ans après le gros œuvre, en 1914.

    4° Histoire de l’œuvre après la construction

Les venteaux des baies n°1 et 2 ont été volés dans la nuit du 27 au 28 avril 2002.

La Villa bénéficia d’un lavement de façade en 2005.

II) Description

1° la situation

La Villa Les Pins se trouve au carrefour de la rue Albin Haller et de la rue de Verdun, son adresse exacte est le 2 rue Albin Haller à Nancy.

2° la composition de l’œuvre

La maison est constituée d’un seul bâtiment de forme trapézoïdale forme alors inédite en architecture, elle comprend aussi :

-un jardin délimité par un muret et donnant sur la rue de Verdun, (lieu ou Noblot planta un pin Sylvestre).

- un balcon situé à l’angle des rue Albin Haller et de Verdun au niveau de l’étage de comble.

- une terrasse au niveau de l’étage de comble occupant toute la largeur de la maison du coté du jardin et dont les gardes corps (barrières de protection) sont décorés de pommes de pins.

3° les matériaux

A)    le gros œuvre

Le gros œuvre est constitué de : - calcaire

                                                           - pierres de taille

                                                            - moyen appareil.

B)    le second œuvre

-Nous avons du fer, du bronze et du laiton pour la rampe d’appui.

-Du verre et du plomb pour l’ensemble des 3verrières.

-Du marbre veiné (portant des dessins imitant les veines de pierre) pour la cheminée de style Louis XV.

-Du marbre veiné, du bois et du stuc pour l’ensemble de la cheminée et trumeau de cheminée de style Louis XVI

-De la céramique pour le carrelage mural aux glycines

-De l’acajou et du cuir pour le lambris de demi-revêtement

C)    la couverture

La couverture est quand à elle constituée d’ardoise et de zinc.

4° la structure

Nous sommes avec cet édifice en présence d’une structure à étages constituée d’un sous bassement , d’un sous sol, d’un étage carré et d’un étage de comble.

5° Elévation

   A)   Façade antérieure

 

Cette façade correspond à la façade rue Albin Haller. Elle est ordonnancée et s’articule sur la travée d’un escalier central et est couronnée par une lucarne pignon à gâble en accolade (c’est à dire un couronnement pyramidé coiffant l’arc de couronnement d’une baie) avec en son sommet une pomme de pin. Ceci constitue le seul élément de structure en lien avec ses œuvres passées telle que la maison Avenue Foch.

Cependant, l’esthétique semble ici plus classique avec une préférence pour la symétrie et les formes simples. Mais ceci n’est en rien une détérioration, un appauvrissement du talent de l’architecte. En effet, celui-ci fait preuve d’un rationalisme architectural certain qui se remarque dans l’articulation logique de la façade reflétant parfaitement le découpage spatial interne.

Par exemple de la logette prolongeant la salle à manger du premier étage, qui s’inscrit avec harmonie et souplesse dans le pan coupé ou encore la balustrade du balcon ménagé au sommet, qui est un astucieux et subtil rappel de celle bordant la terrasse.

Cette simplification des formes architecturales est donc simplement l’expression de la sagesse d’André, qui, après dix ans de pratique, le pousse encore et toujours à se renouveler.

La lucarne pignon, en outre, est constituée de pierre de taille ajustées et assemblées par des joints pleins et maigres mettant en évidence l’appareil simple du fronton et de ses rampants formés d’assises en tas de charges à ressauts (c’est à dire une voûte en saillie).

Le chambranle de la porte est, par ailleurs, fortement moulurés et saillants et à très larges crossettes. Il est orné d’un décor sculpté en spirales et d’abeilles aux ailes déployées, décor original pour l’Ecole de Nancy (voir ci-après).

La forme du chambranle, n’est pas, elle, exceptionnelle puisqu’elle fut déjà utilisée par André pour le 69 avenue Foch.

Les venteaux de la porte en fer portent eux des formes géométriques simples agrémentées d’un abondant décor de pommes et d’aiguilles de pin.

L’utilisation, d’ailleurs, de ce décor parfaitement intégré, constitue d’ailleurs une autre preuve de la maîtrise de l’architecte.

B) Décor d’abeilles et de pommes de pin

La Villa Les Pins est, en effet, pourvue d’un décor en façade naturaliste constitué d’abeilles et de pommes de pin géométrisé ou pas sur l’ensemble des parties décorées de l’édifice (fronton, terrasse, linteaux de fenêtres, portes, etc.).

             

L’utilisation d’abeilles, peu fréquentes dans le répertoire ornemental de l’Ecole de Nancy, peut surprendre. Il s’agit, en fait, d’un rappel de la carrière étudiante du commanditaire, Auguste Noblot, puisque l’insecte est le symbole de polytechnique. L’abeille est synonyme d’ardeur et de zèle au travail, mais aussi de courage.

En outre, la présence de pommes de pin rappelle l’amour des artistes de l’Ecole de Nancy pour les ornements végétaux et leurs facultés à les dessiner, les transformer, les styler.

Emile Gallé disait qu’il fallait « aimer la plante dans sa chair, sa moelle, sa masse puissante ». De plus, l’Ecole de Nancy considérait qu’il fallait trouver un décor qui s’ajuste à cette plante comme dans la nature, précepte que le propriétaire semble avoir fait sien puisqu’il planta, dans son jardin, un pin sylvestre, poussant ainsi la logique décorative à son extrême.

C) Cartouche à l’angle des façades de la rue de Verdun et du jardin

Ce cartouche porte également, sous une forme plus naturaliste, un décor de pommes de pin et d’aiguilles de pin.

Mais surtout, ce cartouche permet de connaître avec certitude la date de construction de la villa et son nom puisque est inscrits « 1912 » et la mention « Les Pins ».

De plus, y est creusé un N doublé qui n’est autre que les initiales du commanditaire, Noblot, et de son épouse dont le nom de jeune fille était Nicolas.

D) Les trois fenêtres de la cage d’escalier

Ces fenêtres sont occupées par trois verrières réalisées par le maitre verrier nancéien Gruber, deux ans après l’architecture. La signature et la date figure sur l’ouvrage, gravées à l’acide.

Elles sont parmi les dernières réalisations de l’artiste avant la première guerre mondiale et son départ pour Paris et bénéficient du statut de protection du patrimoine.

               

Elles sont toutes trois composées suivant la même maquette, mais à deux échelles différentes. Les baies n° 1 et n° 2 mesurent 183cm de haut pour 121 de large, alors que la baie n°3 mesure

120 cm

de haut pour

121 cm

de large.

Le pourtour du vitrail présente un décor figuratif de pommes de pin et de plumets d’aiguilles de pin. Là encore, un rappel au goût de l’Ecole de Nancy pour l’ornementation végétale. En effet, les artistes se donnaient comme principe de faire d’un brin d’herbe un décor, d’y trouver le pli, la cassure et par une loi de répétition, d’adoucissement et d’exagération d’approprier au caractère de l’œuvre, l’esprit de la plante. Il s’agit, là, de modeler la matière et d’en faire naître une forme comme dans la nature et ainsi de lier l’activité intellectuelle à l’activité manuelle et d’ériger le décor en tant que style.

Les verrières de la Villa des Pins sont totalement translucides et marquent une barrière visuelle avec la rue, tout en étant très présentes à l’extérieure par leur tonalité laiteuse et les reflets irisés des verres. Ceci est d’ailleurs rendu possible par l’utilisation de verre américain (c’est à dire un verre opalescent avec de légers reliefs) en bordure et de verres superposés  placés sous les plumets des aiguilles de pin gravés à l’acide.

En outre, c’est l’une des premières fois que Gruber utilise des éléments moulés, autrement dit ici : les pommes de pin. Ce sont des cônes à facettes qui sont autant de points lumineux à très forte brillance.

Le style de ces verrières est, enfin, très proche de celui des cages d’escalier dans l’utilisation des lignes courbes et l’ornementation en pommes de pin et en fait des œuvres de transition entre art nouveau et art décoratif.

6° la couverture

C’est un toit à longs pans brisés, la terrasse fait aussi office de couverture pour la partie de la maison coté jardin.

7° la distribution intérieure

A)    l’escalier et la rampe d’appuis

C’est un escalier tournant à retour avec jour, il est constitué de six volées droites. Son départ de rampe est situé à l’étage de sous bassement et n’est pas visible depuis la porte d’entrée principale.

La rampe d’appuis d’une grande simplicité, est constituée d’une armature de fer carré qui portent des panneaux dans lesquels s’inscrit une tige épineuse portant une pomme de pin d’où s’échappent de longues aiguilles soudées au bâti reprenant ainsi l’iconographie qui donna son nom à la Villa Les Pins.

Par ailleurs, des fleurettes en bronze ponctuent l’intersection des montants verticaux et des fers rampants.

B)     la cheminée de style Louis XV

Cette cheminée se situe dans une des deux chambres au premier étage de la villa, elle fut exécutée à Nancy entre 1912 et 1914 par Etienne maitre en marbrerie.

Cette cheminée est d’une hauteur de 108cm, d’une largeur de 136cm pour une profondeur de 36cm.

Elle comporte un manteau de marbre blanc veiné de gris ainsi qu’un couvrement délardé en arc segmentaire orné de roses. La base des piédroits porte un décor de volutes et de flammes sculptés avec une grande élégance, ce qui n’est pas sans rappeler certaines formes utilisées en 1893 par Victor Horta pour l’hôtel Tassel de Bruxelles.

C)    le lambris de hauteur, la cheminée et le trumeau de cheminée de style Louis XVI

Cet ensemble se situe sans le salon de la villa qui reçut un décor de style Louis XVI et comprend :

-une cheminée adossée à un manteau de marbre blanc veiné, une hotte avec glace ainsi qu’une peinture à l’huile représentant une scène de galanterie (personnages, champs).

-i y a aussi un lambris de hauteur, un adoucissement et un plafond mouluré

L’ensemble de l’ornementation représente des guirlandes et des  rinceaux.

Ce salon contraste avec le reste de la décoration, ce qui perpétue en fait ce gout pour le mélange des styles qui caractérise la sensibilité bourgeoise de l’époque, oscillant entre tradition et modernité.

La cheminée est d’une hauteur de 109cm, d’une largeur de 145cm pour une profondeur de

63 cm

.

La peinture mesure quant à elle 35cm de haut pour 80cm de large.

D)    le carrelage mural aux glycines

Ce carrelage mural se développe sur le périmètre de la salle de bains et représente des glycines peintes à l’émail polychrome.

Le motif de glycine marque une influence japoniste, en effet cette plante qu’affectionnaient tout particulièrement les poètes Japonais fut importée du Japon et s’adapta au climat nancéien malgré les écarts de température importants. Il en existe aujourd’hui de nombreux spécimen  en Lorraine.

La glycine est une fleur qui fut souvent représenté par les artistes de l’Ecole de Nancy, on retrouve le même motif mais dans sa totalité dans une boucherie de Lunéville et Gruber l’utilisa dans un projet de vitrail japonisant.

E)     le lambris de demi-revêtement

C’est un ensemble de panneaux de cuir estampé et teinté placés dans un châssis d’acajou se trouvant dans le bureau, les panneaux représentent des ornements végétaux ainsi que des ornements à forme géométrique.

Ces panneaux sont d’une hauteur de 170cm pour une largeur de 48,5cm, ils datent du 1er quart du XXème siècle.

L’utilisation du cuir dans la décoration architecturale est liée au renouveau de la reliure dont les œuvres les plus exceptionnelles sont réalisés par Victor Prouvé dès 1893.

Ces panneaux sont des témoins tardifs de cette mode, leur décoration est faite de la répétition d’une figure géométrique dans laquelle s’inscrit un décor floral simplifié à l’extrême.

Synthèse

La Villa les Pins rassemble un grand nombre de caractéristiques de l’Ecole de Nancy, tels que les influences nombreuses, les formes variées, les multiples matériaux ou encore le goût pour le naturalisme tant dans la décoration extérieure qu’intérieure et possède un aspect révolutionnaire dans la simplification et l'aspect symétrique des formes architecturales. Ainsi, ajoutant à cela ses décors géométrisés et le choix des techniques, cet édifice peut être perçu comme une œuvre de transition entre art nouveau et art décoratif, caractérisé par des formes épurées et essentiellement géométriques.

Enfin cette œuvre ne semble pas susciter dans la littérature spécialisée autant d’engouement que d’autres œuvres de cet architecte, alors qu’elle s’avère être une  formidable démonstration de la maturité artistique d’André et de son goût pour le renouveau et la manipulation, la transformation des formes traditionnelles, au point d’en faire déjà en 1912 une œuvre de transition, quand bien même l’art décoratif n’émerge véritablement qu’en 1920.

C’est d’ailleurs lui, qui, en 1919, fait nommer Victor Prouvé, Directeur des Beaux Arts de Nancy( ouverts dix ans plus tôt) en comptant sur lui pour promouvoir ce nouveau style.