La graineterie Génin-Louis à Nancy

I.Historique

Edifices antérieurs

En 1876, Jules Génin, marchand de grains décide de s’installer à Nancy. Son magasin occupera alors le rez-de-chaussée d’un petit immeuble, situé à cet emplacement, à l’angle de la rue Bénit et de la rue Saint-Jean. Il résidera à cette adresse jusqu’en 1895 et à son départ il mettra à la disposition de deux de ses employés son logement resté vide. Il habitera ensuite au 1 rue des Goncourt.

Construction de l’édifice

Quelques années plus tard, en 1900, plutôt que de rénover cet immeuble de la rue Saint-Jean qui accueille ses activités, Jules Génin décide de le reconstruire entièrement. Pour cela il dépose une demande d’autorisation de travaux auprès du service de la voirie de Nancy. Celle-ci sera publiée le 27 mai 1900 dans L’immeuble et la construction dans l’Est.

L’immeuble est alors construit rapidement, de 1900 à 1901 pour Jules Génin et son épouse Camille Louis. La Graineterie Génin-Louis est le fruit de la collaboration d’Henri Gutton, architecte ingénieur polytechnicien et de son neveu Henry Gutton, architecte.

Henri Gutton est né à Paris en 1851 et mort à Nancy en 1933. Cet ancien élève de l’Ecole polytechnique et de l’Ecole des Beaux-Arts est de retour à Nancy en 1876. Il crée par la suite la société des Architectes de l’Est de la France. Très compétent sur les programmes nouveaux, il s’intéresse aussi aux problèmes du développement urbain et de l’habitat social. Ses convictions rationalistes expliquent sa participation à l’Ecole de Nancy.  Il construit également plusieurs maisons particulières dans le goût moderne avec son associé Joseph Hornecker. En 1904 et 1905, il conçoit deux villas pour le parc de Saurupt. Il abandonne l’architecture en 1907 pour se consacrer en tant qu’ingénieur au problème des transports dans les Vosges.

Henry Gutton quant à lui est né à Paris en 1874 et mort à Nancy en 1963. Souvent confondu avec son oncle il est diplômé de l’Ecole Nationale des Beaux-Arts. Sa carrière commence au cabinet de Victor Lanoux où il se forme. Talentueux, il obtient une médaille d’or à l’exposition universelle de 1900. Il a également participé au mouvement nancéien entre 1901 et 1905 où il collabore avec Emile André et son oncle au projet du parc de Saurupt, puis crée quelques pièces de mobiliers. A partir de 1905 Eugène Corbin lui confie la construction et l’aménagement des Magasins Réunis à Paris, mais surtout le Grand-Bazar de la rue de Rennes à Paris, son chef d’œuvre, construit en 1906.

Pour en revenir à la construction de la Graineterie, si le bâtiment est l’œuvre de l’ingénieur et de l’architecte, Henri et Henry Gutton, il faut également mentionner plusieurs personnes à qui l’on doit la réalisation. Tout d’abord une affaire de famille interrompt l’association d’Henri avec son neveu, qui est alors remplacé par Joseph Hornecker en 1902. Il faut également mentionner Frédéric Schertzer qui participe activement à l’édification du bâtiment en y apportant tout son savoir de ferronier. La céramique est exécutée par Alexandre Bigot et les verrières sont signées Jacques Gruber.

Historique de l’œuvre après la construction

A la fin de l’année 1901 la Graineterie Génin-Louis se dévoile enfin au public. Les Nancéiens se pressent à l’angle de la rue Saint-Jean pour assister à l’événement.  L’immeuble suscita l’étonnement ; effectivement on voyait pour la première et dernière fois d’ailleurs un édifice qui laisse entièrement apparaître sa structure métallique, et qui plus est sur l’axe commercial privilégié de Nancy.

Les professionnels critiquent fortement le système de construction. Ils admettent tout de même qu’avec un emplacement restreint comme celui-ci, moins de 50m2, seule une construction en acier permet de gagner de la place au sol. Mais ils réfutent la trop faible épaisseur des murs (11cm), ce qui rendra l’immeuble difficile à chauffer et finalement ils soulignent que l’utilisation du bois pour les combles avec l’emploi de l’acier est en parfaite contradiction.

Malheureusement, le très beau magasin Génin-Louis va très vite faire parler de lui pour d’autres raisons. En février 1902, soit quatre mois après l’achèvement des travaux, un incendie détruit l’oriel et les combles. Alors pour la troisième fois, Jules Génin entame des travaux. Mais cette fois-ci, il reconstruit le bâtiment à l’identique. Par la suite le décor peint au pochoir des façades disparaîtra ainsi que la marquise de la porte et les épis de faîtage de la flèche.

Pendant soixante-dix ans l’édifice conservera son activité de graineterie avant d’accueillir une brasserie puis une banque. Menacé d’une destruction totale en 1976, le bâtiment est finalement classé et protégé au titre des Monuments Historiques puis restauré 3 ans plus tard, en 1979.

II. La description

La situation de l’édifice

La Graineterie Génin-Louis se situe au plein cœur de Nancy dans l’axe commercial privilégié de la ville, à l’angle du 2 rue Bénit et du 52 rue Saint-Jean.

Les matériaux

   

   Le gros œuvre

En ce qui concerne le gros-œuvre, l’aspect le plus important et le plus visible de cet immeuble est bien entendu l’acier. L’exiguïté du terrain en angle de rue et la nécessité de dégager au sol un maximum de surface ne sont pas étranger à l’emploi d’une telle structure et c’est ce qui d’ailleurs en fait un ensemble remarquable.

Le gros-œuvre est réalisé par l’entreprise de construction métallique de Frédéric Schertzer, ingénieur civil et entrepreneur de charpenterie métallique et président du syndicat des entrepreneurs du bâtiment de Meurthe-et-Moselle. Les murs, vivement critiqués sont en briques creuses. Les combles sont entièrement construits en charpente et le toit à longs pans brisés est en ardoise.

On peut également ajouter que le chantier est mené avec rapidité car le gros-œuvre est achevé pour la fin de l’année 1900.

   Le second œuvre

En ce qui concerne le second œuvre la céramique est exécutée par Alexandre Bigot fabricant à Mer. On retrouve également quatre verrières de couleur violacés signées Jacques Gruber, couleur que revêtait aussi anciennement les magnifiques ferroneries.

Structure

Le bâtiment comprend un sous-sol, trois étages carrés ainsi qu’un étage de comble.

Cet édifice à structure métallique rivetée apparente est constitué en façade de six poteaux montant de fond profilés, d’où prennent appui les sablières des planchers.

L’accès au magasin, qui occupe les deux premiers étages largement ouverts se fait par le pan coupé. La structure métallique du magasin est entièrement vitrée. Au rez-de-chaussée il y avait des grilles coulissantes en fer forgé, qui étaient relevées à l’ouverture du commerce, et qui protégeaient les marchandises exposées dans les vitrines sans les masquer.

Les niveaux supérieurs sont dévolus à des logements dont l’accès est rejeté en fond de parcelle, sur la rue Bénit. C’est probablement le premier édifice de ce type à servir d’habitation. Cette tentative, fort critiquée à l’époque par la presse sera sans lendemain. De plus, l’architecte Emile André a installé en 1902 ses bureaux au deuxième étage. Sur ces niveaux supérieurs, la structure porte un remplissage de briques creuses ou tubulaires inventées par Paul Borie en 1875.

Grâce à la situation de l’immeuble en angle de rue, les concepteurs décident de greffer un oriel se développant à partir du troisième niveau.

La décoration

   L’oriel

Comme on a pu le voir précédemment, l’immeuble a reçu quelques critiques, mais les critiques ne se limitent pas seulement au procédé de construction mais également à la décoration. L’oriel sur l’angle est perçu comme étant plutôt du Moyen-âge que de l’art nouveau, bien que la fascination réside avant tout dans cet oriel qui s’envole au deuxième étage vers le ciel.

La presque totalité du décor, une ornementation simple, se trouve sur les cinq pans de l’oriel formés pas l’évasement des poteaux corniers. La base de cet oriel, en tôle de fer repercée, est ornée d’un décor végétal sur les extrémités des poteaux corniers, de fleurs, d’un décor géométrique sur le balcon et sur les grilles coulissantes protégeant les vitrines du rez-de-chaussée, mais aussi de capsules de pavots somnifères tirés tout droit de la nature. Ces pavots renvoient évidemment à l’activité du propriétaire des lieux, marchand de grains et sont visibles sur la base de l’oriel. Le décor naturaliste de fleurs et de pavots est intimement lié à la structure, la synthèse tant recherchée entre structure et décor est enfin réalisée.

Une frise de céramique formée d’éléments juxtaposés et moulés reprend le même décor, couronne la base de l’oriel et se développe sur l’ensemble des façades comme on peut le voir. Elle aurait tendance, à cause de son emplacement à rappeler certaines frises du Moyen-Âge. De plus, à l’origine, une flèche végétale ainsi que ses épis de faîtage, aujourd’hui disparu, terminaient cette ascension métallique.

   Les vitraux

La symbolique principale de la décoration est donc le pavot somnifère, que l’on retrouve également dans l’ensemble des quatre verrières de couleur violacée.

Jules Génin commande les dessins pour l’ensemble des quatre verrières à Jacques Gruber, mais elles seront exécutées par Charles Gauvillé, peintre verrier. Elles sont situées sur le pan coupé et dans l’oriel.

Le thème du pavot est toujours présent dans la porte d’accès au magasin mais c’est la glycine, exécutée à la grisaille qui se développe dans les parties supérieures. Les pavots quant à eux, sont gravés à l’acide fluorhydrique. Cette technique pratiquée à l’échelle industrielle par la maison Daum où travaille alors Gruber, permet une variation originale des couleurs qu’aucun autre procédé ne permet. Gruber signe ici, et pour la première fois une œuvre qui renouvellera le vitrail.

L’étude de la distribution intérieure

Cet immeuble se démarque essentiellement  par son extérieur original, son intérieur quant à lui n’a pas de réel intérêt. On peut juste signaler qu’anciennement il y avait un escalier à l’intérieur du magasin en équerre et en charpente qui par la suite a été détruit.

III. Note de synthèse

La Graineterie Génin-Louis est le seul immeuble construit par les Gutton associés. Cette fantaisie architecturale qui ne laisse pas indifférent et qui reste le seul bâtiment à structure métallique apparente de Nancy, tente de réaliser la synthèse entre structure et décor et illustre parfaitement le conflit architectural de la fin du XIXème siècle, qui oppose architectes et ingénieurs. Sous le thème du pavot somnifère, la Graineterie Génin-Louis est représentative, par sa structure métallique visible du courant rationaliste initié par Viollet-le-Duc dès 1863.

Pour conclure, ce chef d’œuvre architectural a conservé encore aujourd’hui toute son aura et reste le seul bâtiment de ce type en France.